Histoire de la maison bulle
La maison bulle naît à la fin des années 1950, quand une poignée d’architectes décide d’abandonner l’angle droit. Le voile de béton armé projeté leur donne le moyen technique de bâtir des coques courbes, autoportantes, assemblées comme des alvéoles. En 30 ans, ce courant produit quelques centaines de réalisations en France et en Suisse, tombe en désuétude, puis revient par la porte du patrimoine.
Origines de la rupture avec la trame orthogonale
L’après-guerre construit vite et droit. Les grands ensembles imposent la trame, le poteau-poutre et la préfabrication lourde. Une génération formée dans ce contexte cherche autre chose : un habitat ajusté au corps plutôt qu’au plan de masse.
Pascal Häusermann et le voile de béton
Le Suisse Pascal Häusermann, né en 1936, construit dès 1959 une coque d’habitation en béton projeté. Le principe est simple et radical : un squelette de fers à béton cintrés, un grillage tendu par-dessus, puis du mortier appliqué à la lance. Plus de coffrage bois, donc plus de contrainte de forme plane. Häusermann travaille ensuite avec Claude Costy sur des ensembles de coques reliées entre elles, dont le motel de l’Eau Vive à Raon-l’Étape, dans les Vosges.
Antti Lovag et l’habitologie
Antti Lovag, né en 1920 et mort en 2014, refuse le titre d’architecte et se dit habitologue. Sa position est théorique autant que constructive : l’homme se déplace en courbes, son champ de vision est sphérique, son logement devrait suivre. Il installe son atelier dans les Alpes-Maritimes et bâtit ses premières coques pour des commanditaires privés, en travaillant sur place, sans plan figé, en ajustant les volumes au fil du chantier.
L’essor des années 1960 et 1970
La décennie qui suit voit le procédé se diffuser. Les revues d’architecture s’en emparent, les commandes privées se multiplient, et l’autoconstruction accompagnée devient le mode opératoire courant.
Jean-Louis Chanéac et les cellules parasites
Jean-Louis Chanéac, actif à Annecy, pousse l’idée vers la production en série. Ses cellules parasites sont des modules en polyester ou en béton, destinés à se greffer sur des immeubles existants ou à s’agréger entre eux. La démarche est militante : rendre à l’habitant la main sur son logement.
Tournant des chocs pétroliers
À partir du milieu des années 1970, le contexte se retourne. Le béton projeté demande une main-d’œuvre qualifiée et un temps de chantier long, deux facteurs qui deviennent coûteux. Les réglementations thermiques successives compliquent la justification de coques monolithiques mal isolées. Les banques et les assureurs se montrent réticents devant des ouvrages sans référentiel normatif. Le courant s’essouffle.
Du rejet à la reconnaissance patrimoniale
Longtemps considérées comme des curiosités des années 1970, ces maisons ont été démolies, dénaturées ou laissées à l’abandon. Le regard change dans les années 1990.
Inscriptions aux monuments historiques
La maison Gaudet, première réalisation d’Antti Lovag à Tourrettes-sur-Loup, est inscrite aux monuments historiques en 1998. Le Palais Bulles de Théoule-sur-Mer bénéficie d’une reconnaissance patrimoniale l’année suivante. Les bulles de Raon-l’Étape ont elles aussi été protégées, ce qui a permis leur restauration.
Effets du classement au quotidien
Une coque protégée ne se rénove pas librement. Les reprises d’étanchéité, le traitement des aciers corrodés et le choix des enduits passent par un avis des services patrimoniaux. En contrepartie, ce statut ouvre des dispositifs de financement et sécurise la valeur du bien.
Maison bulle aujourd'hui
Le procédé n’a jamais complètement disparu. Il ressurgit dans les maisons bioclimatiques enterrées, où la coque courbe encaisse la poussée des terres et profite de l’inertie du sol. Quelques entreprises se sont spécialisées dans le béton projeté sur ballon gonflable et accompagnent des autoconstructeurs. Le marché reste étroit, porté par des acheteurs qui cherchent une pièce d’architecture plutôt qu’un pavillon.